3 questions à Suzanne Cotter du Mudam

"Le musée est un lieu de contact et d'échange et l'art ne vit que s'il trouve son public."

Après plusieurs semaines de fermeture, les musées ont pu rouvrir leurs portes à partir du 11 mai. Suzanne Cotter, directrice du Mudam, raconte comment le musée s'est préparé pour la réouverture et a retrouvé son public pendant cette première semaine.

©Jean-Marie Biwer / Photo: Rémi Villaggi Vue de l'exposition de Jean-Marie Biwer
Vue de l'exposition de Jean-Marie Biwer

Comment vous êtes-vous organisé pour la réouverture et quelles étaient les réactions du public?

Comme tous les lieux publics, nous avons mis en place les mesures sanitaires nécessaires pour limiter le risque de contagion pour les visiteurs aussi bien que pour l'équipe. Nous avions anticipé une réouverture éventuelle en commandant bien en amont des masques, des gants, du gel hydro alcoolique et en planifiant des dispositifs de distanciation. Ceci nous a permis de réagir rapidement et de tenir la date du 11 mai pour la réouverture, alors que l'annonce n'avait été faite que le 4 mai.

Nos grands espaces plutôt ouverts, facilitent la circulation des visiteurs en respectant la distanciation sociale.

A noter qu'à partir du 18 mai, les matinées de 10h00 à 12h00 sont réservées aux personnes vulnérables.

Le Mudam Café reste fermé pour le moment. Mais nous étudions comment le rouvrir en respectant les mesures sanitaires. Il en va de même du café d'été sur le parvis du musée. Nous comptons ouvrir dès que les autorités sanitaires le permettront.

Le fait de voir le musée revivre a fait autant plaisir aux visiteurs qu'au personnel. Le musée est un lieu de contacte et d'échange et l'art ne vit que s'il trouve son public. Dans cette première semaine, nous avons vu une cinquantaine de visiteurs par jour, la plupart étaient des habitués, pour qui le musée est un point d'ancrage dans le paysage urbain. L'exposition de Jean-Marie Biwer exerce une très forte attraction car elle n'avait été inaugurée qu'une semaine avant qu'il fallait fermer.

Quelle offre digitale avez-vous mise en place et quelle partie allez-vous maintenir?

Nous avons lancé un programme spécial et une newsletter hebdomadaire que nous comptons maintenir jusqu'au dé-confinement général: "Mudam from Home". La newsletter reprend les activités pour adultes et enfants que nous proposons tout au long de la fermeture. Ainsi, le cycle de conférences Mudam Akademie a été transformé en blog, que nous continuerons à alimenter. Nous publions des vidéos nouvellement commandées avec des visites commentées des expositions de Jean-Marie Biwer et Robert Morris. Ces visites virtuelles restent importantes tant que les visites guidées ne sont pas possibles.

Une série de publications avec des recommandations de lecture et la présentation d'une sélection de nos catalogues sera lancée sous peu.

Pour le jeune voire très jeune public, nous avions entre autres une série d'activités inspirées de l'exposition de Jean-Marie Biwer: "How to make egg tempera, Draw me a tree et Is life standing still?", dédié à la nature morte. Enumérer toutes les activités nous mènerait trop loin.

Nous avons commencé à analyser l'impact de notre programme digital. Malgré notre activisme et certaines initiatives qui ont rencontré un vif succès, nous avons constaté un ralentissement de l'activité sur nos canaux digitaux et notre site dès le début du confinement. Nous interprétons ces données comme indication que nos réseaux sociaux se nourrissent de l'activité au musée: conférences, rencontres, ateliers, performances organisées avec nos partenaires. Le vrai centre d'intérêt semble donc rester le musée en tant que lieu de présentation, de rencontre, d'échange et d'ouverture. Les plateformes digitales sont un complément pour informer et engager notre public et à le sensibiliser à nos activités.

A quel impact vous attendez-vous à long terme sur votre travail, sur le monde de l'art et les musées?

Il est trop tôt pour prédire l'impact à long terme de cette période de crise.

A court terme, l'impact est une baisse significative du nombre de visiteurs et des revenus, ainsi que l'obligation d'annuler des centaines d'activités et un important programme d'expositions dans lesquels des ressources considérables et beaucoup d'énergie ont été investis. La perte de revenus, qui sont essentiels pour nous permettre de livrer notre programme d'expositions et d'activités pédagogiques, ainsi que de travailler avec la collection, aura un impact significatif tout au long de 2020 et des années à venir.

Les revenus générés par le café, la boutique et des événements à forte valeur ajoutée comme le Marché des Créateurs seront divisés par deux cette année-ci. Le sponsoring qui génère à peu près 6% de nos revenus annuels est déjà impacté et le sera davantage dans les prochaines années, sachant que les entreprises et les personnes privées redéfiniront leurs priorités suite à la crise. L'attribution de subsides et d'aides de la part de fondations philanthropiques sera d'autant plus compétitive. L'incertitude financière est à la base d'une incertitude quant à la capacité de garantir la qualité élevée et internationale du programme artistique et culturel qui est attendue du musée et de sa collection.

D'une façon générale, le mode de financement des musées dans le monde est remis en question. Les grands musées dépendent de la vente de billets d'entrée poussée par des expositions blockbuster, portées par de grands sponsors qui risquent de recentrer leur soutien de façon dramatique. L'absence d'investissements dans la culture de la part des gouvernements aura aussi un effet désastreux et ce sur le long terme. Les musées risquent de devoir fonctionner dans un état de précarité qui aurait un impact négatif sur le long terme. Les artistes, les professionnels du monde de l'art et les producteurs culturels dont la visibilité et l'emploi dépendent des musées souffriront aussi dans cet écosystème affaibli.

La crise sanitaire présente aussi des opportunités. Il y a l'opportunité de renforcer l'importance des musées et leur rôle de générateur de bien-être mental, de participation culturelle et de cohésion sociale en créant des plateformes de débat et de discussion autour de sujets qui concernent la société dans sa globalité, comme les droits humains, les inégalités et la crise écologique, exacerbés par la crise sanitaire qui a touché toute la planète.

La coopération à travers la collaboration sera une nécessité encore plus primordiale pour que les musées puissent développer des façons de présenter un art significatif en partageant les coûts et les ressources.

Au Mudam, la gestion de cette crise a introduit la possibilité de travailler différemment en équipe avec une grande flexibilité qui s'est avérée positive en termes d'efficacité et d'énergie. Cette nouvelle façon de travailler a renforcé des modes de communication internes existants et nouvellement développés qui ont été particulièrement productifs.

Comme mentionné ci-dessus, la crise a aussi accéléré les discussions et l'enthousiasme, surtout de la part de nouveaux et jeunes membres de l'équipe, au sujet du potentiel d'engager le dialogue avec le public sous différents formats. D'une façon générale, nous observons une tendance à une plus grande flexibilité qui est appréciée par la majorité de l'équipe.

Nous voyons dans cette période une opportunité de relever les nombreux défis auxquels nous serons confrontés du point de vue des modèles financiers, des habitudes publiques et de la pertinence du musée, en termes de visiteurs, de collectivités mais aussi de nos parties prenantes et partenaires.

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